Le Trouble du Déficit de l’Attention avec ou sans Hyperactivité (TDAH) touche environ 5 à 7 % des enfants et jusqu’à 4 % des adultes dans le monde. S’il est souvent associé à des difficultés de concentration, d’impulsivité ou d’agitation, un autre aspect, moins connu mais tout aussi perturbateur, est souvent présent : les troubles du sommeil. Retards d’endormissement, insomnies, réveils nocturnes ou sommeil non réparateur peuvent considérablement affecter la qualité de vie des personnes atteintes de TDAH.
Quel est le lien entre TDAH et troubles du sommeil ?
Le lien entre le TDAH (Trouble du Déficit de l’Attention avec ou sans Hyperactivité) et les troubles du sommeil est aujourd’hui largement reconnu par la communauté scientifique. On estime que 50 à 70 % des personnes atteintes de TDAH, enfants comme adultes, souffrent également de troubles du sommeil. Ce lien n’est pas seulement statistique : il est fondé sur des mécanismes physiologiques, neurologiques et comportementaux complexes.
L’un des traits caractéristiques du TDAH est l’hyperactivité, qui ne se limite pas à l’agitation motrice visible. Il s’agit aussi d’une hyperactivité cognitive, c’est-à-dire une suractivité mentale permanente. Les personnes atteintes ont souvent du mal à « déconnecter » le cerveau au moment du coucher. Leur esprit est constamment sollicité, envahi par des pensées envahissantes, des idées qui s’enchaînent sans fin, ce qui rend l’endormissement particulièrement difficile. Cet état de surexcitation mentale peut conduire à une forme d’insomnie dite « psychophysiologique », où le cerveau reste en état d’hyper-éveil.
De nombreuses personnes avec un TDAH présentent un trouble du rythme circadien, en particulier un syndrome de retard de phase du sommeil. Cela signifie qu’elles ont tendance à s’endormir et à se réveiller plus tard que la moyenne. Leur horloge biologique est décalée : elles se sentent naturellement plus alertes en soirée et moins aptes à fonctionner le matin. Ce phénomène est d’autant plus problématique qu’il entre en conflit avec les horaires sociaux (école, travail), créant une dette de sommeil chronique. Cette dérégulation est en partie liée à une production altérée de mélatonine, l’hormone qui régule le cycle veille-sommeil.
Le TDAH s’accompagne fréquemment de troubles comorbides tels que l’anxiété, la dépression, ou encore des troubles sensoriels (hypersensibilité au bruit, à la lumière, aux textures). Ces troubles peuvent eux-mêmes générer ou aggraver les troubles du sommeil. Par exemple, une anxiété élevée peut provoquer des ruminations nocturnes, un état de tension qui empêche de s’endormir ou qui provoque des réveils nocturnes. Les personnes très sensibles aux stimuli environnementaux peuvent également être plus facilement réveillées par des bruits ou des variations lumineuses, rendant leur sommeil plus léger et fragmenté.
Les traitements médicamenteux du TDAH, en particulier les psychostimulants comme le méthylphénidate (Ritaline, Concerta), ont un effet activateur sur le système nerveux central. Pris trop tard dans la journée ou mal dosés, ils peuvent interférer avec le processus d’endormissement en prolongeant l’état d’éveil. Chez certaines personnes, ces médicaments entraînent également une réduction du besoin de sommeil ou une augmentation de l’agitation nocturne, notamment chez les enfants. Cependant, il est à noter que pour d’autres patients, un traitement bien adapté peut au contraire améliorer le sommeil, en réduisant l’agitation et l’anxiété.
Le lien entre TDAH et troubles du sommeil est bidirectionnel : non seulement le TDAH provoque des difficultés à dormir, mais un sommeil de mauvaise qualité aggrave les symptômes du TDAH. En effet, le manque de sommeil réduit la capacité d’attention, augmente l’impulsivité, diminue la tolérance au stress, et nuit à la régulation émotionnelle… autant de fonctions déjà fragilisées par le TDAH. Ainsi, une mauvaise nuit peut empirer les troubles le lendemain, renforçant la spirale négative.
Les types de troubles du sommeil associés au TDAH
Les personnes atteintes de TDAH rencontrent fréquemment des troubles du sommeil variés, qui peuvent apparaître seuls ou en combinaison. Ces perturbations ont un impact direct sur la qualité de vie, la concentration, l’humeur et la gestion des émotions.
Le retard d’endormissement est l’une des plaintes les plus fréquentes chez les personnes avec un TDAH. Il se manifeste par une incapacité à s’endormir à des horaires adaptés, même lorsque la personne est fatiguée. Le lit devient souvent un lieu d’hyperactivité mentale, où les pensées tournent en boucle. Ce phénomène, parfois qualifié de « tempête cérébrale », est lié à l’incapacité à ralentir le flot de pensées, souvent associé à une forme d’anxiété ou de surstimulation.
La personne reste éveillée pendant des heures, à ruminer sur sa journée, à anticiper les événements du lendemain ou à se livrer à une activité mentale intense (projets, scénarios, souvenirs…). Ce phénomène est amplifié chez les enfants et adolescents, souvent plus sensibles aux stimulations émotionnelles et environnementales.
Le TDAH est un facteur de risque majeur d’insomnie, qui peut se manifester à différents moments du cycle de sommeil :
- Insomnie d’endormissement : difficulté à s’endormir, liée à une activation mentale excessive ou à une mauvaise hygiène de sommeil. Le délai d’endormissement dépasse généralement 30 minutes.
- Insomnie de maintien de sommeil : réveil matinal précoce (plus de 30 minutes avant l’heure souhaitée) avec incapacité à se rendormir. Très fréquente dans les troubles de l’humeur (dépression, notamment)
- Insomnie de réveil précoce : réveils précoces, souvent associés à un sentiment de fatigue dès le matin
Dans certains cas, cette insomnie est secondaire à une anxiété de performance liée au sommeil : la peur de ne pas dormir devient elle-même une source d’activation. Le cercle vicieux s’installe : plus on essaie de s’endormir, plus on échoue. Ce phénomène est renforcé chez les personnes en hyper-éveil, fréquente dans le TDAH, qui perçoivent les moindres sons ou mouvements durant la nuit.
Même après l’endormissement, le sommeil peut être instable, entrecoupé de micro-réveils ou de réveils prolongés, souvent sans raison apparente. Cette fragmentation du sommeil empêche l’accès aux phases profondes du sommeil lent et paradoxal, essentielles à la récupération physique et cognitive.
Chez les enfants atteints de TDAH, ces réveils peuvent être accompagnés de cauchemars, de somnambulisme ou de réveils confusionnels. Chez les adultes, ils peuvent se traduire par un sentiment de sommeil « léger », d’hyperréactivité aux bruits ou à la lumière, et par un épuisement persistant au réveil, même après une nuit apparemment complète.
Le syndrome des jambes sans repos (SJSR) est un trouble neurologique caractérisé par une envie irrépressible de bouger les jambes, en particulier au repos ou pendant la nuit. Cette sensation est souvent décrite comme des fourmillements, des démangeaisons internes, ou une tension difficile à soulager autrement que par le mouvement.
Le SJSR est plus fréquent chez les personnes atteintes de TDAH, en raison d’une hypothèse commune autour de la dysrégulation de la dopamine, neurotransmetteur impliqué dans les deux troubles. Ce syndrome empêche de rester immobile et rend l’endormissement difficile, voire impossible, malgré une sensation de fatigue.
Le rythme circadien, ou horloge biologique, régule les cycles de veille et de sommeil. Chez de nombreuses personnes atteintes de TDAH, cette horloge est naturellement décalée : elles se sentent pleines d’énergie en soirée (phénomène dit de « chronotype du soir ») et ont des difficultés à se réveiller tôt ou à être performantes le matin.
Ce syndrome de retard de phase du sommeil est particulièrement problématique dans un cadre scolaire ou professionnel, où l’on attend des individus qu’ils soient actifs dès le matin. Cela conduit souvent à une dette de sommeil chronique, une fatigue constante et un décalage social. Ce trouble peut également accentuer le stress, l’anxiété et l’isolement chez les personnes concernées.
Ces différents troubles du sommeil ne sont pas anecdotiques : ils forment un noyau central dans la prise en charge du TDAH, car un sommeil perturbé aggrave systématiquement les symptômes du trouble. Reconnaître et traiter ces dysfonctionnements est donc une étape clé vers une meilleure qualité de vie.
Pourquoi le sommeil est crucial chez les personnes avec TDAH
Le sommeil n’est pas un simple temps de repos : il joue un rôle central dans la régulation des fonctions cognitives, émotionnelles et comportementales, toutes particulièrement vulnérables chez les personnes atteintes de TDAH. Lorsque le sommeil est perturbé, en quantité ou en qualité, il agit comme un amplificateur des symptômes du trouble, créant un cercle vicieux difficile à briser.
De nombreuses études montrent que le manque de sommeil ou un sommeil non réparateur a un impact direct et mesurable sur les symptômes du TDAH. En particulier, il tend à :
- Réduire la capacité d’attention et de concentration
Le cerveau fatigué peine à filtrer les stimuli et à maintenir l’attention sur une tâche. Cela renforce le symptôme principal du TDAH : la distractibilité. - Accroître l’impulsivité et l’agitation
Le sommeil joue un rôle clé dans le contrôle de soi. Un individu privé de sommeil aura davantage de réactions impulsives, de gestes brusques, ou de paroles non réfléchies. - Amplifier l’irritabilité et les sautes d’humeur
La fatigue altère la tolérance au stress et diminue la patience. Cela peut conduire à des conflits répétés, que ce soit à l’école, à la maison ou au travail. - Générer une fatigue mentale constante
Une mauvaise récupération nuit à la motivation, à l’estime de soi et à la capacité à s’organiser, ce qui est déjà un défi pour de nombreuses personnes TDAH.
Chez les enfants et les adolescents, le manque de sommeil peut mimer ou accentuer les symptômes du TDAH, rendant parfois le diagnostic plus difficile. Un enfant fatigué sera :
- Plus agité ou désorganisé en classe
- Moins réceptif aux consignes
- Enclin à des crises de colère ou à des comportements perturbateurs
- Sujet à une baisse des performances scolaires et de l’attention
Les tensions familiales peuvent également s’intensifier, car le manque de sommeil impacte la relation parent-enfant, engendrant incompréhensions, frustrations et sanctions injustes.
Les adultes atteints de TDAH subissent aussi de lourdes conséquences lorsqu’ils dorment mal. Leurs difficultés se traduisent par :
- Des erreurs ou oublis au travail
L’inattention et la fatigue augmentent le risque d’erreurs, nuisent à la productivité, et peuvent freiner l’évolution professionnelle. - Une baisse des performances cognitives
Mémoire de travail, prise de décision, planification : toutes ces fonctions exécutives sont sensibles au manque de sommeil et déjà fragilisées par le TDAH. - Des conflits relationnels
Irritabilité, impulsivité et fatigue émotionnelle peuvent altérer les relations de couple, amicales ou professionnelles. - Un risque accru de troubles anxieux et dépressifs
Le manque chronique de sommeil est un facteur aggravant ou déclencheur de troubles de l’humeur, surtout chez les personnes présentant une vulnérabilité neuropsychologique.
Le sommeil est le socle sur lequel reposent les fonctions exécutives, c’est-à-dire la capacité à :
- S’organiser et planifier
- Réguler ses émotions
- Prendre des décisions
- S’adapter à des situations nouvelles
- Résister à la distraction ou à la tentation immédiate
Or, ces fonctions sont précisément altérées chez les personnes TDAH. En négligeant la qualité du sommeil, on affaiblit encore davantage ces compétences essentielles au quotidien. Le sommeil n’est donc pas une option secondaire, mais un levier thérapeutique majeur, au même titre que les traitements médicamenteux ou les approches comportementales.
Diagnostiquer et prendre en charge les troubles du sommeil associés au TDAH
La prise en charge des troubles du sommeil chez les personnes atteintes de TDAH ne peut être efficace qu’à la condition d’identifier précisément leur nature. Ces troubles sont souvent multiples, parfois intriqués, et peuvent évoluer avec l’âge, le contexte de vie ou le traitement médicamenteux. Une évaluation rigoureuse, suivie d’un accompagnement personnalisé, est donc essentielle.
Avant de traiter, il faut comprendre. Le diagnostic repose sur une évaluation clinique multidimensionnelle, qui combine les observations subjectives et les mesures objectives. Plusieurs outils peuvent être mobilisés :
- Questionnaires standardisés
L’échelle de somnolence d’Epworth, qui mesure la propension à s’endormir dans différentes situations quotidiennes. - Entretiens cliniques
Les échanges avec la personne concernée et ses proches (parents, conjoint·e) permettent de recueillir des informations précieuses sur les habitudes de sommeil, les routines, les réveils nocturnes, les comportements au coucher, etc. Le contexte familial, scolaire ou professionnel est également important à explorer. - Polysomnographie
Réalisée en centre spécialisé, cette analyse approfondie enregistre différentes données pendant le sommeil : ondes cérébrales (EEG), mouvements oculaires, respiration, tonus musculaire, etc. Elle est indiquée dans les cas complexes, notamment en cas de suspicion d’apnées du sommeil, de parasomnies ou de mouvements périodiques des jambes.
Une fois les troubles identifiés, plusieurs pistes thérapeutiques peuvent être envisagées. L’idéal est souvent une approche combinée, adaptée à l’âge, au type de trouble du sommeil et aux spécificités du TDAH.
Mettre en place une hygiène de sommeil rigoureuse est la première étape, souvent suffisante pour améliorer la situation, en particulier chez les enfants et les adolescents. Les principes clés incluent :
- Heures de coucher et de lever régulières, y compris le week-end
- Éviter les écrans (tablettes, smartphones, télévision) au moins 1 heure avant le coucher
- Réduire la caféine et les boissons excitantes dans l’après-midi et la soirée
- Créer un environnement calme, sombre et frais dans la chambre
- Éviter les activités mentalement stimulantes (jeux vidéo, devoirs, discussions stressantes) juste avant de dormir
- Mettre en place un rituel apaisant : lecture, musique douce, respiration, etc.
Ces habitudes doivent être mises en place progressivement et maintenues dans le temps pour produire un effet durable.
Les TCC pour l’insomnie (TCC-I) ont démontré une grande efficacité chez les adultes comme chez les adolescents. Elles visent à rééduquer le cerveau au sommeil, en identifiant et en corrigeant les pensées et comportements qui nuisent à l’endormissement :
- Restructuration cognitive : combattre les croyances négatives (« Je ne dormirai jamais », « Je dois absolument dormir 8 heures »)
- Restriction du temps passé au lit : pour renforcer l’association lit = sommeil
- Contrôle des stimuli : réserver le lit uniquement au sommeil
- Relaxation et respiration guidée
Les TCC peuvent également être utiles pour gérer l’anxiété liée au sommeil et améliorer la régulation émotionnelle, souvent déficiente dans le TDAH.
- Mélatonine
Cette hormone naturelle, souvent administrée en complément, est particulièrement utile pour les personnes avec un retard de phase du sommeil. Elle aide à avancer l’heure d’endormissement et à stabiliser l’horloge biologique. - Sédatifs doux ou antihistaminiques
Utilisés à court terme, ils peuvent aider en cas d’insomnie sévère. Ils doivent être évités sur le long terme, en raison des risques de dépendance ou d’effets secondaires. - Adaptation du traitement du TDAH
Si un traitement stimulant (comme la Ritaline) est pris trop tard dans la journée, il peut perturber l’endormissement. Une adaptation des horaires ou du dosage peut améliorer la situation. Dans certains cas, le choix d’un traitement non stimulant (comme l’atomoxétine) est envisagé.
Le TDAH est un trouble complexe, et ses répercussions sur le sommeil nécessitent souvent une approche coordonnée entre plusieurs professionnels :
- Psychiatre ou neurologue : pour le diagnostic différentiel et l’adaptation médicamenteuse
- Psychologue clinicien ou TCC : pour les approches thérapeutiques non médicamenteuses
- Médecin généraliste ou pédiatre : pour le suivi global et le dépistage des troubles associés
- Neuropsychologue : pour évaluer l’impact cognitif du sommeil sur les fonctions exécutives
Une telle prise en charge vise à traiter à la fois le TDAH, ses comorbidités et ses conséquences nocturnes, avec pour objectif une amélioration globale de la qualité de vie.
Ainsi, il est essentiel de souligner que le sommeil n’est pas simplement un besoin physiologique, mais un pilier fondamental du bien-être mental et cognitif. Chez les personnes atteintes de TDAH, un sommeil de qualité joue un rôle crucial dans la régulation de l’attention, de l’impulsivité et de l’humeur.
Les recherches indiquent que les troubles du sommeil peuvent exacerber les symptômes du TDAH, créant un cercle vicieux où les difficultés d’endormissement et les réveils nocturnes aggravent les déficits attentionnels et l’irritabilité, qui à leur tour perturbent davantage le sommeil.
Il est donc impératif d’adopter une approche holistique, intégrant des stratégies d’hygiène du sommeil, des interventions thérapeutiques adaptées et, si nécessaire, des ajustements médicamenteux, pour briser ce cycle et améliorer la qualité de vie des personnes concernées.
En somme, reconnaître et traiter les troubles du sommeil chez les individus atteints de TDAH n’est pas une option, mais une nécessité pour favoriser leur épanouissement personnel, académique et professionnel.
Lien :
L’association HyperSupers TDAH France : https://www.tdah-france.fr/Livret-TDAH-enfant-adulte.html








